Bienvenue !



La litière de Chiron.

Le jaune diaphane crève le plafond vert et court au travers du bois surprenant l'antique Hyacinthe dans l'ombre bleue d'Epona.  Des forces vives agitent les mousses d'où s'exhalent des vapeurs voluptueuses.  Cette vie embaumée de fraîcheur, engourdie et nue au crépuscule, est aux aguets.  Elle attend. 
Les oiseaux se sont tus.  Le monde en suspension écoute.  Viendra-t-il, cette fois ?
Le temps se dérobe discrètement quand enfin il apparaît au bois.  Il suit le même chemin rituel lentement, serein, humant la trace piétinée depuis l'éternité, en soufflant, en marmonnant, levant et baissant la tête.  Le buste sur ses quatre pattes, il frôle chaque chose, allant et venant il enchante le bois d'une onde cosmique originelle.   Capturant les reflets cristallins de la rosée fugace il insuffle l'émerveillement à la sève fertile.
Arrivé près de la lisière qui domine la vallée, il s'arrête.  Un moment dressé il s'incline vers le jasmin blanc pour s'étendre près du fourré et s'immobiliser parmi les centaurées égarées.
Pendant tout le jour, se propage la nouvelle : il est revenu, il est revenu,…il est revenu.  
Avec le dernier chuchotement lointain, le calme subitement revenu, Chiron quitte sa litière.  C'est le moment précis où les petites lueurs tremblantes du village se confondent avec les étoiles pour former la constellation des hommes à côté de celle des Centaures.
Au bas, dans le pré, creusant son lit depuis cent mille ans dans la terre grasse et fertile, la rivière bavarde, en caressant le pied des saules anciens, emporte derrière le méandre le regard assouvi du Centaure. 
Prolongeant son départ, le bois instinctivement retrouve ses airs nocturnes et les murmures ancestraux s'animent de naïvetés, le bourdonnement des insectes est coupé par le cri d'oiseaux effarouchés.  Lorsque le manteau sombre ferme le bois, ce ne sont plus que des résonances farouches et clandestines, où chaque ombre s'immobilise.   
A chaque fois, il en est ainsi sans que personne n'en sût jamais rien.

Une fois, il est arrivé qu'un jeune enfant, trompé par une luciole qu'il suivit comme son étoile, s'égara dans le bois, tout terrifié il avait perdu son chemin.   Ce fut le contact d' un fils des hommes avec un fils des dieux.   Regard émouvant qui éblouit l'enfant et apaisa ses pleurs, yeux affectueux qui te voient, qui aiment d'emblée sans retenue, d'un bonheur si loin si proche pour un même temps de ravissement, ces miroitements de nous inassouvis que le flot emporte, au-delà du méandre, en irrigant les champs.
Chiron lui montra le passage, dans la constellation, entre le bas et le haut, puis, invoquant la luciole à devenir une étoile, il l'accrocha à l'enluminure du ciel, au centre, et lui donna le nom de l'enfant en souvenir.   Rêve de réalité, le temps n'efface de sa mémoire les feux du ciel et de la terre que pour en découvrir d'autres.

On chercha beaucoup, mais, personne jamais plus ne revit le Centaure de l'enfant.  Lorsque le cœur essoufflé de l'homme se fut éteint, on oublia son nom.  La légende de l'enfant et du Centaure persista encore un peu.  On douta que ce fût vérité.  Encore un canular pour jobards, dirent les tocards hilares, eut égard aux milliards de Star du dollar antibrouillard.
Ce n'est que depuis peu, lors d'une fouille dans le bois d'Eben Ezer, proche de la tour Garcet, aux limites de la Gaule et de la Germanie, que je fis la découverte fortuite de l'endroit où venait s'allonger le Centaure.  Au chiffre 7 prédestiné, un emplacement supposé fut balisé, après que le tufeau fut excavé, une terre pétrifiée fut mise au jour, noire comme la trace calcinée laissée par un souffle brûlant sorti d'un atelier fantasmagorique.  Un message gravé par Vulcain.

Il y a sous la peau de la terre des traces, à l'image des surfaces écorchées, ouvertes comme une chair palpitante qui révèlent des visions insensées.   Vies estompées qui s'inventent à nouveau, du même coup faisant d'une légende l'inventaire de nos pensées.   Mirage fantastique qui habite notre solipsisme et qui identifie le dédale singulier d'une existence réinventée.
Ici, vois sur le fond de la tranchée de l'archéologue, après que les terres blanches se sont éparpillées, ces lèvres humides collées aux marbres noirs fossiles, elles entrouvrent l'antre où s'embrasèrent des étoiles,…
Ainsi renaît la ballade de la bête qui par l'unique chemin perdu du bois vient s'éblouir des paillettes argentines qui lièrent les hommes au ciel sans nom.   C'est ainsi que chaque jour apparaissent des étoiles nouvelles qui dessinent le ciel, ce ciel libre de l'été que des lucioles inconnues tombées de contrées perdues viennent depuis, aux confins de nos rêves, chercher un nom.  Zéno!  

Pour Zéno, en 2006 de Richard Flament